Au début de La Ligne d'ombre (The Shadow-Line, 1917), Joseph Conrad écrit ces lignes magnifiques: "C'est le privilège de la prime jeunesse de vivre en avance sur son temps, dans toute la splendide continuité de l'espoir qui ne connaît ni pause ni introspection. [...] L'on va de l'avant, reconnaissant au passage les repères laissés par les prédécesseurs, passionné, amusé, encaissant à la fois la chance et la déveine [...] - ce pittoresque lot commun qui renferme tant de possibilités pour les méritants et peut-être les chanceux."
Lorsque j'enseignais, je passais le plus clair de mon temps - outre à m'écouter parler - à essayer d'imaginer ce qui pouvait bien se jouer dans la tête de quelques-uns de mes jeunes étudiants, pour lesquels j'entrevoyais des possibilités bien supérieures à l'étroite spécialisation à laquelle j'étais censé les former. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les vieux m'ennuient tant: ils sont si prévisibles, comme emmaillotés dans leurs certitudes et leur savoir-faire. J'en parle en connaissance de cause.
En cyclisme, c'est un peu la même chose que dans mes cours de jadis. Que se passait-il dans la tête du flamboyant Tadej Pogačar avant sa 20e année? Que se passe-t-il dans la tête de Paul Seixas, 18 ans, champion du monde espoir du contre la montre, dont le peu que j'ai pu voir à ce jour m'incite à penser qu'il est du même calibre?
Je me suis donc rendu à Magnanville pour le départ d'une course cycliste que j'aime bien, Paris-Camembert (créée en 1934), et j'ai enfin pu le rencontrer, l'observer longuement et même échanger avec lui. Eh bien, ce gars-là va aller loin, à l'instar de Lenny Martinez dont il est le cadet de trois ans. Plus loin même.
On en reparle dans deux ou trois ans ou peut-être même avant. Mais en attendant, le jeune néo-pro et benjamin de l'épreuve a été étincelant, terminant deuxième de cette course venteuse et mouvementée.